Van miniature avec des valises - vivre à l'étranger - expatrié
Interculturalité,  Migrations et réfugiés,  Vie d'expat

Vivre à l’étranger : expérimenter le choc culturel

« Quand on arrive dans une ville, on voit des rues en perspective. Des suites de bâtiments vides de sens. Tout est inconnu, vierge. Voilà, plus tard on aura marché dans ces rues, on aura été au bout des perspectives, on aura connu ces bâtiments, on aura vécu des histoires avec des gens. Quand on aura vécu dans cette ville, cette rue on l’aura prise dix, vingt, mille fois. Au bout d’un temps cela vous appartient parce qu’on y a vécu. »

L’auberge espagnole, Xavier.

 

 

L’art d’être un.e étrangèr.e à l’étranger et dans son propre pays

 

Depuis que je vis à Malte, j’ai fait face à certaines situations insolites, qui sont le lot de celleux vivant à l’étranger. Des situations qui m’ont fait sentir comme une étrangère. Comme un choc culturel. Je me suis sentie étrangère dans ce pays étranger. Logique me direz-vous. Mais, de manière plus surprenante, je me suis aussi sentie étrangère en retournant dans mon propre pays. Un choc culturel inversé en quelque sorte.

 

Lorsqu’on vit à l’étranger, il est en effet parfois difficile de savoir quel endroit considérer comme « chez soi ». Vivre à l’étranger, c’est en quelque sorte appartenir à deux endroits différents : notre pays d’origine et notre pays d’adoption. Dans certains cas, il peut en résulter de profonds questionnements sur notre identité, bien que cela ne soit pas le cas dans la plupart des situations où l’émigration est choisie et non forcée. La plupart des gens vivant à l’étranger tout en étant libres de retourner dans leur pays d’origine expérimentent certaines situations, souvent drôles, parfois gênantes.

Je vais vous expliquer pourquoi et, surtout, vous raconter quelques-unes de ces situations que j’ai moi-même vécues en tant qu’immigrée – ou expatriée[1].

 

 

L’art d’être un.e étrangèr.e à l’étranger

 

Vivre à l’étranger fait automatiquement de nous un.e étrangèr.e. Arriver à l’étranger c’est, en quelque sorte, repartir de zéro. Dans notre nouveau pays, tout est à découvrir. C’est un peu comme retomber en enfance.

 

 

De l’émerveillement au choc culturel

 

Immigrer ou s’expatrier c’est, d’abord, s’émerveiller devant de nouveaux paysages, la culture et les traditions locales.

Puis découvrir, petit à petit, le fonctionnement du pays. Nous ne sommes en effet pas un.e touriste, mais un.e immigré.e – ou expatrié.e. Pour le/la premièr.e, son séjour dans ce pays inconnu aura été une parenthèse enchantée dans son quotidien. Iel s’émerveille puis repart dans son pays d’origine, reprend son quotidien. Pour l’immigré.e – ou expatrié.e – il s’agit, à l’inverse, de se construire un nouveau quotidien. L’immigration – ou expatriation  – nous force à sortir de notre zone de confort. Chaque pas parcouru dans ce nouveau pays, chaque préoccupation quotidienne devient un apprentissage : trouver un logement, faire les courses, chercher du travail, s’inscrire à l’école ou à l’université, se faire de nouveau amis, etc.

 

La notion de choc culturel éclaire ce phénomène. Elle désigne la désorientation ressentie par une personne suite à un changement de mode de vie, un déménagement à l’étranger.

Le choc culturel se découpe en plusieurs phases :

  • la « lune de miel », durant laquelle nous nous émerveillons de tout,
  • le choc à proprement parler, où le décalage entre notre culture et celle du pays d’adoption peut générer du stress, de l’anxiété, un sentiment de décalage et d’isolement, voire même le fameux mal du pays
  • l’adaptation où, petit à petit, nous nous intégrons à notre nouvel environnement
  • l’acclimatation, lorsque nous nous sentons enfin à l’aise dans notre nouveau pays.

 

Je trouve personnellement ces quatre phases un peu trop schématiques. Il est certes intéressant et rassurant de poser des mots sur nos maux, sur la panoplie d’émotions complexes ressenties lorsque nous devons nous adapter à un nouvel environnement culturel. Mais la réalité psychique est beaucoup plus complexe. Tout le monde ne passera pas par ces quatre phases, ni forcément dans l’ordre décrit ci-dessus. Enfin, certaines personnes ne se sentiront jamais totalement à l’aise dans leur nouveau pays et finiront par vouloir repartir.

 

 

Se laisser surprendre

 

Il y est bien des choses qui peuvent nous surprendre lorsque nous nous installons dans un nouveau pays. Des choses parfois insignifiantes. Qui paraissent normales pour les locaux. J’en ai fait l’expérience à Malte.

Ici, durant les fêtes traditionnelles, les Maltais ont pour habitude de tirer des feux d’artifice en pleine journée, dès huit heures du matin. Vous pensiez qu’un jour férié était l’occasion de faire une grasse matinée ? Que nenni ! Un « boom » retentissant vous tirera du sommeil. D’autres suivrons, vous empêchant de vous rendormir.

 

Mais pourquoi donc tirer des feux d’artifice en pleine journée, me demanderez-vous ? Ces feux d’artifice font partie des traditions maltaises. Ils sont tirés à l’occasion des jours de fête : les festas maltaises. Durant la journée ce qui importe, aux yeux des Maltais, c’est le bruit plus que les couleurs produites. Pour moi, Française (mais c’est aussi vrai dans d’autres pays), le feu d’artifice est un spectacle nocturne, une explosion de couleurs en continu durant environ 20 minutes. A l’inverse, à Malte, les feux d’artifice sont disséminés sur toute la journée, avec de nombreuses interruptions.

 

Décoration de festa maltaise
Festa traditionnelle à Kirkop, un village où j’ai vécu à Malte. Les festas sont l’occasion de tirer des feux d’artifice tout au long de la journée.

 

 

Apprendre la langue du pays

 

En arrivant à l’étranger, tel un.e enfant, nous devons réapprendre à parler. Ne pas avoir la même langue maternelle que les locaux nous fait indubitablement nous sentir étrangèr.e.s. Cela est d’autant plus vrai lorsque nous partons à l’étranger pour apprendre ou perfectionner une langue étrangère. Dans d’autres cas, nous avons déjà une bonne maîtrise de la langue en question, mais notre accent trahit nos origines. Ainsi, les locaux remarquent immédiatement que nous sommes étrangèr.e.s. Ceci peut bloquer certaines personnes, qui n’oseront parler de peur d’être jugées sur leur niveau de langue et leur accent.

 

Or, comme je vous l’expliquais dans un article sur l’apprentissage des langues, il faut tordre le cou à votre perfectionnisme et pratiquer. Les locaux sont, en général, ouverts d’esprit et souligneront vos efforts pour communiquer avec eux. Ils vous accueilleront bien. Vous vous intégrerez. Petit-à-petit, vous vous sentirez alors comme chez vous, et non plus comme un.e étrangèr.e.

 

Cependant, nous ne vivons pas, hélas, dans un monde parfait. Dans certains cas, l’immigré.e ne sera pas accueilli.e mais exclu.e, marginalisé.e, et sera parfois même victime de discrimination et/ou de racisme.

 

Quoiqu’il en soit il est normal, lorsqu’on vit à l’étranger, de se sentir étrangèr.e.

 

 

L’art d’être un.e étrangèr.e dans son propre pays

 

Il peut paraître beaucoup plus étrange, cependant, de se sentir étrangèr.e de retour dans son propre pays.

 

 

Choc culturel inversé

 

Retourner dans son pays d’origine après avoir vécu à l’étranger n’est pas aussi facile qu’on le pense. Cela vous surprend ? Ce phénomène porte un nom : le choc culturel inversé. Il est beaucoup moins connu que le choc culturel. La personne qui en fait l’expérience se heurte souvent à l’incompréhension de ses proches, restés dans le pays d’origine.

Tout comme le phénomène du choc culturel, celui de choc culturel inversé ne se produit généralement pas lorsque la personne voyage le temps de vacances, mais lorsqu’elle s’installe dans un nouveau pays (ou, dans le cas du choc culturel inversé, son pays d’origine).

 

Ce phénomène est d’autant plus délicat à vivre qu’il est inattendu, y compris pour la personne qui l’expérimente. Nous pouvons en effet raisonnablement nous attendre à nous sentir désorienté.e.s en nous expatriant ou en migrant, face à la nouveauté à laquelle nous sommes confronté.e.s. En revanche, lorsque nous retournons dans notre pays d’origine, nous pensons « rentrer à la maison ». Là est tout le problème : au fond, qu’est-ce que « la maison » ? Avant de partir, la réponse était simple : notre pays d’origine. Mais, désormais, la réponse est beaucoup complexe : nous nous sentons chez nous un peu partout mais nulle part complètement.

 

Car l’expérience de la vie à l’étranger nous a changé.e.s. Comme nous l’avons vu précédemment, nous nous sommes petit-à-petit adapté.e.s  à notre nouvel environnement culturel. Nous avons pris, consciemment ou nous, des éléments de la culture de notre pays d’adoption. Parfois, nous avons laissé des éléments de notre propre culture de côté. Peut-être avons-nous changé de point de vue sur certains sujets de société. Par exemple, en France, il est normal de manger du foie gras, alors que cela est considéré comme étant dégoûtant et cruel dans d’autres pays.

 

Alors, lorsque nous retrouvons notre environnement culturel d’origine, nous avons subitement l’impression d’être étrangèr.e.s. D’autant plus que nous ne nous y étions pas du tout préparé.e.s. Une expatriation – ou migration – fait dans la pratique souvent l’objet de davantage de préparatifs et d’efforts pour nous adapter dans notre nouvel environnement culturel que notre retour.

 

 

Madeleines de Proust

 

D’une manière plus insolite, retourner dans notre pays d’origine c’est, une fois de plus, retomber en enfance. Nous nous surprenons à nous émerveiller pour des choses, parfois insignifiantes, que nos compatriotes ne remarquent même plus. Cela commence au moment où nous posons les pieds dans notre propre pays. Nous nous comportons comme des étrangèr.e.s. Nous redécouvrons tout, comme si c’était nouveau, des paysages à la cuisine locale en passant par les us et coutumes.

Par exemple, une personne partie vivre dans un pays aride s’étonne en redécouvrant son pays verdoyant.

 

Cette personne, c’est moi.

Malte a un climat méditerranéen semi-aride. De mai à septembre, il ne pleut quasiment jamais. Sur l’archipel, il n’y a ni rivières, ni lacs. Lorsque les pluies cessent, la verdure disparaît. Seuls les cactus et de rares arbres subsistent, composant avec la roche des paysages désertiques. Alors imaginez mon étonnement lorsqu’en plein été je rentre dans l’Ouest de la France pour les vacances. L’étonnement commence en regardant le paysage défiler par le hublot de l’avion : la campagne, des forêts, des champs, s’étendent comme un océan de verdure en contrebas. C’est là que j’ai commencé à prendre des photos très étranges pour ma famille restée en France : des photos de pelouse, d’arbres et de plantes en tout genre rencontrés sur le chemin. Me promener dans la forêt, sentir l’odeur de la végétation et de l’humus est devenu une expérience dépaysante, presque exotique. Je la considère désormais comme un privilège. L’ordinaire est devenu extraordinaire.

 

Faire mes courses au supermarché est aussi devenu une aventure à part entière, remplie de découvertes. J’ai redécouvert des produits qui me rappellent mon enfance. Les fameuses madeleines de Proust.

 

Forêt en France l'été - verdure
Une forêt, de la verdure à perte de vue. Oui, c’est extraordinaire. Forêt de Grimbosq, dans ma Normandie natale.

 

 

Lost in translation

 

Migrer –  ou s’expatrier – c’est aussi, comme je l’ai mentionné plus haut, apprendre une ou des langues étrangères. Alors, quand nous rentrons dans notre pays d’origine, nous pouvons nous perdre entre les différentes langues parlées. Durant notre expérience à l’étranger, nous avions l’habitude de parler une langue différente de notre langue maternelle (à moins d’être parti.e.s dans un pays où notre langue est parlée). Chaque jour, nous étions immergé.e.s dans la langue (voire les langues) de notre pays d’adoption. Nous devions vivre au quotidien, travailler, étudier, faire les courses, rencontrer des gens, etc dans notre langue cible.

 

C’est ce qui m’est arrivé avec l’anglais (pour mémoire, Malte a deux langues officielles : le maltais et l’anglais). J’ai ainsi pu perfectionner mon anglais jusqu’à le parler couramment. Arriva un moment où j’ai même commencé à rêver en anglais la nuit. Fantastique me direz-vous.

Mais parler plus d’une langue peut donner lieu à des moments cocasses. Combien de fois ai-je dû, au milieu d’une conversation en français, dire un mot en anglais parce que je ne le trouvais plus en français ? Ceci arrive également lorsque nous vivons notre vie professionnelle dans notre langue cible et que nous ne connaissons pas les termes techniques dans notre langue maternelle. Nos compatriotes, restés au pays, pourrons trouver cela drôle ou bizarre. Comment est-ce possible d’oublier des mots dans sa propre langue ? De mélanger deux langues en parlant ? Et de ne plus trouver les mots appropriés pour s’exprimer dans sa langue maternelle ? A leurs yeux, nous devenons un peu comme des étrangèr.e.s.

 

 

Pour finir, je voudrais souligner que dans cet article je parle uniquement des gens qui ont, comme moi, choisi de partir vivre à l’étranger. Je n’aborde pas le cas des personnes qui se retrouvent forcées à quitter leur pays pour différents motifs (économiques, politiques, climatiques, etc). Les « problèmes » et défis évoqués précédemment, bien que réels, n’ont rien à voir avec les très graves problèmes rencontrés en cas de migration forcée. Les personnes qui subissent une telle situation ont à affronter les problèmes mentionnés dans la première partie de mon article de manière plus importante, ainsi que des problèmes additionnels propres à leur situation particulière (par exemple, stress post-traumatique après avoir fui la guerre).

 

 

[1] Je préfère parler d’ « immigré.e » que d’ « expatrié.e ». Ces deux termes, bien que désignant tous deux le fait de vivre dans un pays autre que son pays d’origine, sont employés différemment selon la population dont il est question. « Immigré.e » est habituellement utilisé pour les Africains, les Arabes, les Asiatiques… les non Occidentaux en somme, alors que le terme « expatrié.e » ou « expat » est réservé aux Occidentaux. Cette différence d’usage semble placer ces derniers à un niveau supérieur. Je n’adhère évidemment pas à cette vision des choses. Je vous expliquerai sans doute l’importance du vocabulaire employé dans un prochain article.

 

 

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